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The Aga Khan and LBC-2001-11-08

Date: 
Thursday, 2001, November 8
Location: 
Source: 
www.ismaili.net

LBC: Bonsoir Votre Altesse, nous sommes honorés que vous nous donniez un entretien pour la chaîne. Bon, nous sommes venus à Alep parce que vous êtes là, pour un séjour syrien. Mais bien sûr qu'il y a une occasion, il y avait la cérémonie de la remise du prix de l'architecture. Mais vous avez dit dans votre discours, qui m'a personnellement beaucoup plû sur plusieurs points, on va en parler, vous avez dit que vous considériez la citadelle d'Alep, et je ne sais pas si je traduis très bien ce que vous avez dit, que vous la considérez comme une voie personnelle pour prendre place dans l'histoire et l'héritage.

AK: Oui….

LBC: Qu'est-ce qu’elle représente pour vous personnellement la citadelle, et la Syrie?

AK: En fait j'ai essayé d'expliquer que j'avais un attachement familial avec la Syrie puisque ma famille a été pendant deux siècles syrienne et puis un attachement intellectuel parce que la Syrie représente beaucoup de choses sur le plan philosophique, sur le plan réflexion, histoire de la croyance, qui sont important pour moi, donc c'était une façon de dire "cette cérémonie n'est pas seulement une cérémonie pour les participants au prix d'architecture, c'est aussi une occasion de bonheur pour moi".

LBC: Oui… c'était une façon de dire que vous avez le même héritage peut-être.

AK: J'ai effectivement le même héritage!

LBC: Voilà! Votre Altesse, dans votre discours d'ouverture au site, j'ai relevé quelques points. Si vous voulez bien..

AK: Oui, je vous en prie.

LBC: Je crois que c'est un peu global ce qui se passe actuellement entre le monde islamique et l'Occident. Vous avez parlé de la route de la soie, puisque vous aviez le groupe Silk Road qui lie l'Asie au Moyen Orient. Alors pour vous, la route de la soie passe où?

AK: Eh bien, écoutez, d'abord il y avait plusieurs routes évidemment; Mais en fait c'est une liaison qui dans sa forme la plus puissante liait la Chine à l'Europe de l'Ouest et donc c'est un couloir humain, culturel, diplomatique, d'États, qui lie tous ces pays par leur voisinage, par leur démographie commune frontalière. Donc c'est quelque chose de très très spécial.

LBC: Oui mais ça c'était dans l'histoire. Actuellement si on veut parler géographiquement parlant, la route de la soie c'est une route qui est tenue par des fanatiques islamiques, ce qu'on appelle la route de la soie.

AK: Non. Non, une partie. Mais pas toute la route de la soie. Une partie, effectivement, passe par des pays où il y a des tensions internes, et des pays où malheureusement il y a la guerre, il faut bien le dire.

LBC: Oui, oui. Et vous pensez que ça bloque un peu ce qui se passe entre l'Asie et le Moyen Orient, et que c'est une des raisons principales de ce blocage.

AK: Bien sûr! Bien sûr! J'ai, pas dans mon discours, mais dans d'autres commentaires sur la situation, j'ai quand même essayé d'expliquer que le phénomène que nous voyons, par exemple en Afghanistan, ne peut être projeté comme si ça sortait de l'essence de l'Islam. Ce n'est pas vrai. C'est un peu comme si je vous disais ou si je disais au monde chrétien, "est-ce que l'Inquisition représente la chrétienté?” Donc, on ne peut pas prendre des situations individuelles, spécifiques, ponctuelles, dans le temps, dans l'histoire, dans la géographie et dire "tout cela représente la totalité de plus d'un milliard de musulmans. Mais malheureusement on présente la situation comme si c'était le cas. Et dans mon discours et le prix d'architecture, entre autres, j'essaye au contraire de montrer que le monde musulman est pluraliste, il l'est depuis des siècles.

LBC: Vous trouvez que le monde musulman est pluraliste? D'ailleurs vous avez parlé d'une place pour le pluralisme dans le monde islamique. La légitimité, vous avez parlé de la légitimité du pluralisme. Est-ce que vous trouvez qu'il existe?

AK: Ah Oui! Historiquement il existe.

LBC: Mais actuellement?

AK: Mais même aujourd'hui, voyez-vous, je crois que quelquefois on a du mal à faire visualiser à un public mondial, ce que c'est le monde musulman. Il ne faut pas confondre l'Afrique subsaharienne avec l'Asie Centrale. Il ne faut pas confondre l'Asie Centrale avec les pays d'Asie tels que la Malaisie et l'Indonésie. Ce sont des populations différentes, qui ont des histoires différentes, qui ont été converties à l'Islam à différentes époques, qui ont évolué depuis cette époque là, qui ont des langues différentes, qui ont des interprétations différentes. Le grand problème, qu'est-ce que c'est? C’est de savoir si cette diversité est une force ou une faiblesse. Et ce que je dis c'est que le monde musulman, enfin ce que je souhaite, c'est que le monde musulman regarde cette situation comme étant une opportunité merveilleuse. Non pas que la diversité nous affaiblisse. C’est là le problème de fond.

LBC: Oui, Mais est-ce qu’il y a une place pour les autres religions dans le monde islamique ?

AK: Oh, bien sûr! L’islam est une foi qui reconnaît les interprétations monothéistes précédentes, le judaïsme, le christianisme. Les "Gens du Livre", c’est un livre. Donc pour moi il n’y a aucun doute.

LBC: Vous avez parlé du pluralisme, vous avez parlé de la route de la soie, vous avez parlé aussi de l’Occident et du monde islamique. Vous avez une phrase superbe je crois: "Il y a bien sûr quelques différends mais superficiels, en tout cas rien d'aussi profond qui empêcherait une compréhension et un respect mutuels". Vous savez, vous parlez de l’héritage d’Abraham et de ses principes éthiques, mais vous pensez qu’il n’y a pas eu un crash entre l’Occident et le monde islamique ?

AK: Non, non.

LBC: Ce qui s’est passé entre le 11 septembre et après, ce n’était pas une forme de malentendu historique ?

AK: Je crois qu’on ne peut pas attribuer aux événements du 11 septembre une interprétation qui dit que la foi de l’Islam, ou les cultures de l’Islam, parce qu’il y en a beaucoup, comme il y a beaucoup de cultures fchrétiennes, on ne peut pas me parler de conflit de civilisation. D’abord il faut mettre "des civilisations" au pluriel! Donc il faudrait qu’il y ait conflits entre différentes civilisations qui ont évolué dans l’histoire. Ce n’est pas le cas, on ne peut pas présenter cela aujourd’hui comme le résultat de centaines et de centaines d’années où soit disant, on aurait été en conflit. Ce que je dis c’est que la base d’une entente peut être mise en place à travers l’acceptation de principes d’éthiques qui sont communes dans les fois d’Abraham. Les formes sont différentes. Les principes éthiques, les principes dans lesquelles la société humaine vit, l’attitude vis-à-vis des pauvres, l’attitude vis-à-vis des marginalisés, l’attitude ou la préoccupation d’une société dominée par la partie mâle de la société. Tout cela on le retrouve partout. On le retrouve dans les sociétés chrétiennes, dans les cultures chrétiennes du passé, d’aujourd’hui, dans le monde musulman, la même chose. Donc qu’on aille me dire que tout cela ça représente d’une manière assez simpliste, un conflit, non. Non!

LBC: Si vous voulez bien, on va reparler de tout cela bien après, il faut que je m’arrête pour la publicité, parler un peu des ismaéliens et des Aga Khans et puis on retournera, je crois, sur l’Islam et le défi moderne.

LBC: Votre Altesse, quand on dit "Imam" en principe on imagine un homme barbu avec un turban.. Est-ce que l’Imam chez les ismaéliens, a plutôt un cachet civil ?

AK: Non, je crois qu’on a le souhait d’avoir une fonction qui est équilibrée. Je crois qu’en Islam la notion d'un Imam c’est la notion aussi d’une responsabilité sociale pour ceux qui sont sous sa responsabilité. Et dans le cas des ismailis, j’ai une responsabilité morale et dans la mesure où je peux l’exercer d’une manière efficace, matérielle, pour assurer la qualité de vie des membres de la communauté ismailie. Donc si vous voulez, ce n’est pas seulement sur le plan de la religion que je dois intervenir, c’est également sur le plan de l’éthique. Comment est-ce que l’éthique de la foi se traduit dans la vie quotidienne, voilà!

LBC; Il y a un rôle religieux, spécifiquement religieux dans le chef suprême…

AK: Bien sûr! Bien sûr! Il y a énormément de réflexion qui se fait sur l’histoire, sur l’interprétation. Il faut voir aussi que la communauté ismailie est très internationale et dans l’histoire cette communauté, elle-même est pluraliste. Dans une certaine mesure, elle reflète presque le pluralisme de l’Islam.

LBC: Comme vous-même d’ailleurs! Vous êtes cosmopolite, il faut dire.

AK: Je suis musulman.

LBC: Vous n’avez pas une autre identité? Pas du tout?

AK: Non aucune, aucune!

LBC: Vous n’avez pas des attachements sur votre pays d’origine?

AK: Vous me dites mon pays d’origine, je ne saurais même pas vous le définir. Puisque je suis né en Suisse, j’ai des parents qui sont du monde musulman et du monde chrétien, j’ai fait mon éducation initiale en Afrique puis en Suisse, puis aux États-Unis, j’ai voyagé toute ma vie. Et la seule ligne directrice que j’ai dans ma vie, la dominante, c’est la religion dans laquelle j’ai été élevé.

LBC: Comment un homme peut-il vivre sans ? C’est-à-dire ne pas avoir une terre, une géographie bien déterminée?

AK: Mais au contraire, je suis bien plus libre! Je suis bien plus libre!

LBC: Sûrement, mais vous n’êtes pas curieux de voir le village de vos ancêtres en Inde, ou au Pakistan…

AK: Je dois voir tous les villages où je dois aller voir tout ce qui se passe et les racines que j’ai ne sont pas dans un site spécifique, ils sont dans une fonction.

LBC: Vos fonctions sont comment? Est-ce que vous avez un conseil des ismaéliens de partout, chacun à une spécification de son pays? Comment cela se passe pratiquement ?

AK: Écoutez, bon, ça a évolué dans le temps évidemment, entre ce que mon grand-père a fait avant moi et ce que j'ai fait depuis, il y a eu beaucoup de changement. Mais dans l'ensemble, nous avons eu des structures pour la communauté ismailie, et là où il y a une concentration d'ismailis dans un pays ou dans une région, il y a un conseil national ou un conseil régional. Et ce conseil a une responsabilité, disons, civile. Pour comment la communauté évolue etc. Et ces structures sont gouvernées par une constitution. C'est une constitution universelle. Cette Constitution universelle a des règlements, si vous voulez. "Rules and Regulations" qui sont mis au point selon le pays où la communauté ismailie vit. La communauté ismailie peut vivre dans un pays séculaire majorité hindoue, elle peut vivre dans un pays où la religion nationale est l'islam, elle peut vivre dans un pays où la religion nationale est chrétienne et donc j'ai cherché à ajuster chaque, disons les instruments de gouvernante que la communauté a, à la situation à laquelle elle vit. Et ça fait un peu partie de cette notion de pluralisme sous une interprétation globale, de ce que doit être la structure que nous avons. Bon, ça c'est pour la communauté. Et puis séparément de la communauté mais agissant dans la communauté, il y a le Réseau Aga Khan de Développement. Là ce sont des institutions civiles, qui interviennent dans différents domaines, de nécessité dans la vie, aussi bien pour les ismailis que pour d'autres.

LBC: Oui, mais quel est le but de ces organisations? En tout cas nous allons le voir en reportages pour ne pas trop en parler mais est-ce qu’il y a un but précis, est-ce qu'il y a une mission précise, qui tient ces racines de la religion?

AK: Bien sûr, c'est une communauté qui est construite autour d'une interprétation de l'islam qui est la sienne. Cette interprétation a évolué dans le temps, et évolué géographiquement également. Parce que je crois que c'est une réalité. Toutes les religions évoluent selon le contact des pays, des populations avec lesquelles elle est. Donc c'est la notion d'une fraternité globale de la même interprétation de l'Islam.

LBC: Mais est-ce que vos projets sont plutôt pour les communautés ismailies que d'autres ou dans des régions plutôt musulmanes…

AK: Vous avez raison et je vais vous dire... Il y des priorités. Les priorités, c'est les zones à haut risque. Alors les zones à haut risque sont des zones du monde où les gens risquent la famine, où les niveaux de vie sont beaucoup, beaucoup trop bas pour être acceptables, et à ce moment là, ces zones sont identifiées, et j'interviens dans ces zones. Bon. Dans ces zones, il y a ismailis et non ismailis. L'intervention est faite pour la totalité de la communauté. Sans différence aucune. Au contraire, nous interprétons nos responsabilités morales et éthiques, comme nous obligeant de nous occuper des populations qui sont dans les zones d'activités. Et il y a des situations même où nos institutions sont à majorité largement non ismailies.

LBC. C'est à dire?

AK: Il y a des écoles, des centaines d'écoles dans le monde, que nous gérons où il y a beaucoup plus de non ismailis qu'il n'y a d'ismailis. Bon. Notre système de santé, nos hôpitaux, il y a une vaste majorité de malades non ismailis qui viennent se faire soigner.

LBC: Votre Altesse, vous faites tout ça pour la simple charité, pour faire plaisir à Dieu, parce que... C'est quoi la doctrine? Ça tient de la religion? Ou c'est que les Aga Khans ont une philosophie spéciale?

AK: Non, non, ça part du principe que je dois intervenir pour aider là où la qualité de la vie n'est pas acceptable. Alors que ce soit au Pakistan du Nord-Ouest, que ce soit au Mozambique, que ce soit en Afghanistan ou au Tadjikistan. L'intervention doit se faire là où il y a la plus grande demande. Bon. Vous pensez que sur les décennies depuis que mon grand-père est mort, la situation a énormément évolué. Donc par exemple le cas de l'Ouganda: L'Ouganda avec Idi Amin, catastrophe nationale, catastrophe régionale. Parce que ça a créé des remous de risques très graves pour toute l'Afrique orientale. Les émigrés s'en vont, musulmans, non musulmans, nationaux ou pas nationaux, rien n'y a fait. Bon. Quinze ou vingt ans après, le régime change. Un nouveau président vient au pouvoir. Qu'est-ce qu'il fait, il me contacte immédiatement en me disant "Revenez m'aider à reconstruire mon pays". Donc, si vous voulez, le temps fait que ces situations changent, elles ne sont pas les mêmes. Et donc l'institution que je représente, l'Imamat, doit se régler selon les besoins. Elle doit aller au-delà de cela, elle doit anticiper les situations. Elle doit être en mesure de dire telle et telle zone du monde est à haut risque social, économique, politique que ce soit. D'autres zones sont stables. Ce sont des zones où la population vit dans des conditions acceptables.

LBC: C'est différent avec la communauté, c’est à dire, tout ça c'est sous le parrainage de la communauté ismaélite ou c'est la Fondation Aga Khan. Il n'y a pas de différence?

AK: Non, non, je ne dirais pas ça. Je dirais, si vous prenez par exemple le Tadjikistan, le Tadjikistan a vécu dans une guerre civile qui vient de se terminer. Dans le Tadjikistan, il y a une partie qui est à haute densité ismailie et une autre partie qui est à haute densité non ismailie. Bon. La totalité de cette partie représente une population à haut risque parce qu'elle vit dans des conditions économiques de pauvreté atroce. Bon, j'interviens pour qui? J'interviens pour toute cette population.

LBC: Et qui finance tout cela?

AK: L'Imamat, plus tous nos collaborateurs, nous avons énormément de partenaires dans nos programmes. Nous ne pourrions jamais être efficaces dans tous les domaines où nous souhaitons l'être avec seulement nos ressources à nous. Ce n'est pas possible.

LBC: Je vais vous poser une question, je crois que des centaines de journalistes vous ont posé cette question: Pourquoi vous avez hérité de votre grand-père Aga Khan III et non pas votre père qui était encore vivant?

AK: Je ne peux que vous dire ce qu'il a dit. Mon grand-père a été Imam pendant soixante- douze ans de sa vie. Donc à l'âge de 8 ans il était l'Imam des ismailis, jusqu'à l'âge de quatre-vingts ans.

LBC: C'est possible à l'âge de huit ans d'être chef suprême d'une communauté. Comment ça se passe? Il n'y a pas un Conseil qui veille…

AK: Bien sûr, bien sûr. Dans toutes les structures religieuses ou autre, il y a des structures. Mon grand-père est mort après soixante-douze ans d'Imamat, et il a laissé dans son testament une explication: Et il a dit, voilà, le monde change et le monde change à une rapidité énorme. Et je veux être suivi par quelqu'un qui est beaucoup plus jeune que moi. Parce que ce quelqu'un aura, je l'espère, la possibilité de réagir face à ce monde qui change, avec une nouvelle vision. Et c'est ce qui s'est passé, parce que quand il est mort, il avait quatre-vingts ans, moi j'avais vingt ans. J'étais encore à l'université.

LBC: Et comment votre père a pris la chose?

AK: Il a été d'une rigueur, d'une loyauté absolument remarquable. Remarquable.

LBC: Et vous avez nommé votre successeur? Comment ça se passe?

AK: L'Imam nomme son successeur et puis bon, il est de son choix jusqu'à son dernier jour.

LBC: Donc on ne connaît pas le successeur en principe?

AK: Je n'en parle pas.

LBC: Et pourquoi votre grand-père a quitté son pays d'origine?

AK: Parce que je crois qu’il a vécu à une époque où il craignait que le marasme des pays du tiers-monde ne vienne gêner ce qu'il voulait faire pour sa communauté. Et il a pris une décision de dire, si je veux servir ma communauté, je suis obligé d'aller chercher les compétences du monde moderne, les associations du monde moderne, les nations de développement du monde moderne pour les apporter à ma communauté. Et c'est ce qu'il a effectivement fait.

LBC: En tout cas il y a beaucoup de sa communauté qui l'ont suivi en Afrique je crois?

AK: Non, non, attendez, vous parlez de mon grand-père? Mon grand-père a quitté les Indes pour aller s'installer en Europe. Voilà! Les ismailis sont restés dans la plupart des pays ou ils étaient.

LBC: Ils sont restés là-bas?

AK: Oui quand mon grand-père est mort, il y avait peut-être en Angleterre, une centaine d'ismailis.

LBC: Pourquoi on dit que les Ismailis sont des grands hommes d'affaire dans le monde?

AK: Oh, je crois que c'est peut-être un peu une notion, une notion des ismailis qui étaient les plus en vue. Qui étaient les plus en vue! Depuis les années soixante, soixante-dix, la communauté a beaucoup beaucoup évolué. D'abord il y a un grand pourcentage de la communauté qui vie dans des zones rurales qui ne sont absolument pas urbanisées. Deuxièmement, il y a une nouvelle génération ou plusieurs nouvelles générations de professionnels, d'hommes et de femmes qui ont une éducation moderne, qui sont bilingue, trilingue et qui ont des activités professionnelles. Aussi bien en occident que dans d'autres pays. Donc si vous voulez, cette notion de communauté d'affaires ne correspond plus du tout à la réalité.

LBC: Et pourquoi est-ce qu'on a l'impression que les ismailis, et c'est bien, je crois que c'est un avantage, ce sont des gens plutôt modernes, modernes dans la vision occidentale des choses.

AK: Je crois que ça revient à la même question qu'on a discuté tout à l'heure. Revenons en arrière. Les occidentaux; Comment ont-ils appris ce que c'était la culture, la philosophie grecque? Ils l'ont appris comment? Ils sont allés chercher chez les philosophes, les scientistes, les théologues, ils sont allés chercher dans l'intelligentsia musulmane de l'époque, les traductions qui avaient disparu dans leurs états d'origine et le monde musulman a été le monde de transition pour que l'Occident apprenne sa propre histoire. Bon. Aujourd'hui qu'est-ce qui se passe? Moi je dis que le monde musulman, et en tout cas la communauté ismailie, nous ne devons pas vivre en dehors des réalités de notre monde. Au contraire nous devons les absorber, les faire travailler pour nous, et en bénéficier. Et s’il y a des systèmes d'organisation de la société humaine d'aujourd'hui qui fonctionnent bien, ou en tout cas mieux que d'autres, nous serions plutôt peu intelligents pour ne pas dire plus, de voir qu'est-ce que nous pouvons apprendre, qu'est-ce que nous pouvons intégrer, qu'est-ce que nous pouvons remodeler. Parce qu’on n'a pas besoin de prendre tout. Il faut prendre ce qui nous sert. Et c'est là où ce rapport avec l'Occident me semble important. On ne perd pas son identité, on ne perd pas sa religion…

LBC: Parce que vous n'êtes pas complètement dissous dans les sociétés dans lesquelles vous vivez…

AK: Absolument pas. La vaste majorité de la communauté n'est pas en Occident, et sa première langue n'est pas une langue occidentale. Nous avons fait de l'anglais, notre seconde langue. Ça oui! Parce que dans les années soixante, soixante-dix il fallait avoir une politique de langue. Si une communauté n'avait pas une politique de langue, elle se dissociait du potentiel de développement. Et l'anglais est la langue que nous avons choisie. Donc aujourd'hui la communauté ismailie parle le farsi, l'arabe, le kiswahili, l'anglais, le français, le portugais etc. Et puis il y a une langue qui est de plus en plus commune, c'est leur seconde langue, pour une grande majorité c'est l'anglais.

LBC: Durant vos réflexions, vous avez pensé que si votre grand-père n'avait pas quitté l'Inde, comment aurait été le visage des ismailis dans le monde?

AK: S'il n'avait pas quitté l'Inde, je ne peux que spéculer. Mais je pense que la communauté, et pas seulement la communauté ismailie, qui tourne le dos à des civilisations parallèles mais pas nécessairement les mêmes, mais qui sont puissantes, constructrices, efficaces, qui ont créé des institutions qui se renouvellent, je crois que c'est pas agir dans l'intérêt des populations concernées. Et je n'ai aucune honte personnellement, mais aucune de quelque nature que ce soit de dire: Si je dois aujourd'hui refaire le chemin que les chrétiens on fait dans leur histoire, pour apprendre du monde musulman, et bien, eh alors? Qu'est-ce que ça peut faire?

LBC: Socialement parlant, vous avez aussi quelques différends avec les autres communautés musulmanes. La polygamie est interdite chez les ismailis… et depuis quand tout ça?

AK: C'est mon grand-père qui a pris cette décision, et je l'ai maintenue. "Interdite", c'est peut être pas le mot qui correspond, nous pensons que c'est une pratique qu'il faut dissuader. Mais elle n'est pas interdite, vous comprenez. Chaque famille décidera en fin de compte de ce qu'elle veut faire ou pas faire. Et c'est ce qui se passe. Mais je pense que pour l'avenir de la communauté, cette notion d'avoir une seule famille dans le monde moderne, parce que je souligne le monde moderne, je ne parle pas du passé, je pense que c'est une structure sociale qui est bonne. Aujourd'hui mon inquiétude c'est pas ça. Mon inquiétude c'est la notion de la famille unique qui est en train de se détruire. Voilà! On est bien au-delà de la polygamie aujourd'hui. Aujourd'hui nous sommes face à une partie de notre monde qui accepte que des enfants soient nés hors de la famille.

LBC: Et c'est pour cela que vous avez deux mariages? Le mariage civil et le mariage religieux?

AK: Non, non, non. Ça c'est une forme mais en fait le mariage n'est pas un sacrement en Islam. C'est un rapport contractuel entre un homme et une femme.

LBC: Justement. Mais c'est parce que vous êtes en Europe que vous faites cela?

AK: Non, parce qu’il est devenu une tradition même dans les communautés musulmanes non ismailies qu’on demande la bénédiction sur le mariage etc.

LBC: Votre Altesse, votre femme est nommée directement Bégum ou vous devez la nommer vous-même?

AK: Elle a automatiquement le titre... C’est un titre honorifique si vous voulez, d'une femme dans une position de haut rang, voilà!

LBC: Est-ce qu’elle est voilée?

AK: Non, elle n'est pas voilée.

LBC: Êtes-vous touché par la politique en général?

AK: Je ne suis pas un homme politique par contre la politique influe sur tous les pays où il y a une communauté ismailie, elle influe sur les organisations internationales et sur le système financier international, elle influe sur les priorités que se donnent les pays occidentaux ou les pays en voie de développement donc la réponse et tangentiellement: oui. Mais pas directement.

LBC: Plus précisément, le Moyen Orient? Vous avez des positions claires concernant le conflit Israëlo-Arabe, concernant Jérusalem.

AK: Non, c'est une question qui n'est pas courante dans ma vie puisque je ne suis pas engagé là, je suis beaucoup plus engagé en Afghanistan, puisqu’il y a une communauté ismailie qui est là et dans tous les pays voisins. Bon, pour ce qui est de la situation au Moyen Orient, je..

LBC: Il n'y a pas en Palestine?

AK: Non.

LBC: Non, pas du tout?

AK: Non, Non. Bon, j'ai été étudiant en histoire, j'ai lu le "Balfour Declaration", j'ai lu l'Accord Sykes-Picot quand j'étais étudiant, il avait à peine été rendu public, donc si vous voulez, l'histoire je la connais. Et elle est terrible. Elle est terrible. Mais on a un héritage historique affreux qu'il faut résoudre. Il faut le résoudre. Et je crois que cette situation au Moyen Orient reflète un problème de fond qui est que lorsque vous laissez une situation se dégrader décennie après décennie, elle finit par devenir un problème global. Et il faut maintenant trouver une solution. Cette situation a duré beaucoup trop longtemps, mais beaucoup trop longtemps!

LBC: Est-ce que vous avez une idée précise de la paix, comment vous la voyez? Jérusalem pour vous, est-ce qu’elle représente pour vous une ville spéciale pour l'Islam par exemple?

AK: Mais bien sûr, il ne peut pas en être autrement. Vous dire que j'ai une vision précise du statut légal de la ville de Jérusalem, non, je n'ai pas de vision précise. Vous me demandez la question pour l'Afghanistan, est-ce que j'ai une vision de ce qui doit être la suite de l'Afghanistan, je vous dirais oui, vous comprenez, parce que je suis directement impliqué.

LBC: Mais au Moyen Orient, non?

AK: Pas directement.

LBC: Malgré la communauté ismailie en Syrie.

AK: En Syrie. Nous sommes impliqués par la position syrienne puisque chaque communauté fait partie du psyché national, vous comprenez.

LBC: Alors on va en parler de l'Afghanistan, mais avant, comment expliquez-vous le Jihad?

AK: Mais comment voyez-vous le Jihad, quelle est la définition que vous voulez, vous, donner au Jihad?

LBC: La guerre sainte, ce qu'on a appelle la guerre sainte depuis l'histoire. Et l'interprétation actuelle, bien sûr.

AK: Je crois d'abord qu'il y a plusieurs interprétations actuelles. Je ne crois pas qu'il y ait dans le monde musulman une seule définition du Jihad. Le mot pour moi est utilisé beaucoup trop souvent, et dans beaucoup trop de domaines. Mais le Jihad avant tout c'est une discipline personnelle. Au départ, c'est la recherche de l'amélioration de soi-même. C'est à dire que c'est un effort personnel dans la vie. Ça c'est une définition. Une autre définition c'est la guerre contre les non croyants. Mais là il faut définir qui sont les non croyants. Bon, autre définition. Troisième définition, c'est la guerre contre ceux qui s'attaquent contre une communauté musulmane, qui victimisent une communauté musulmane. Autre définition. Donc si vous voulez, dans la notion de Jihad, je crois qu'il faut faire très attention de ne pas donner à ce mot une seule interprétation. Ce mot est utilisé dans différentes situations de notre monde aujourd'hui, il faut bien le dire.

LBC: Les non croyants pour vous c'est qui?

AK: Si je retourne très en arrière, très en arrière, je pense qu'il faut dire que les gens du livre, les "Ahl al-Kitab" ce sont les monothéistes. Ça c'est la définition de base. Bon aujourd'hui je crois qu’en Islam il faut admettre que dans la vie sociale nous sommes obligés et nous devons accepter la notion d'une responsabilité sociale élargie. C'est celle que j'interprète. Et je la crois vraie. Je dirais plus que cela, je crois que dans l'histoire musulmane lorsque des situations se sont présentées de ce genre là, souvent la période islamique en question a été la plus belle. C'est très étrange, c'est un phénomène de l'histoire mais c'est une réalité.

LBC: Oui, elle a été plus belle pour les musulmans non?

AK: Mais oui, c'est ce que j'ai dit. Parce que c'est l'humanisme de l'Islam qui a fait qu'on a construit une société où tout le monde était heureux de vivre dans cette société. Est-ce que ce n'est pas cela le souhait que nous devons avoir?

LBC: Quand vous dites “non croyants”, vous parlez des "Gens du Livre" ou des monothéistes, bon, il y a eu le Jihad en Afghanistan contre le régime soviétique donc contre le communisme, donc des gens en principe non croyants. Donc vous interprétez ce Jihad comme bon pour la cause musulmane?

AK: Le Jihad de l'Afghanistan? Écoutez, il est certain que je ne pouvais pas être en faveur d'une invasion que ce soit en Afghanistan ou ailleurs. Voyez-vous? La notion de l'invasion est une notion qui pour moi est une notion inacceptable. Avec le recul du temps, si vous demandez aux Russes d'aujourd'hui, ils vous diraient, “on n'aurait jamais dû le faire.” Par contre quand vous me parlez d'une Jihad entre musulmans, j'ai beaucoup de difficultés à accepter cela, beaucoup!

LBC: Bon, et maintenant s’il va y avoir une invasion américaine de l'Afghanistan, comment vous allez voir tout cela?

AK: Elle est déjà en place. Elle est déjà en place!

LBC: Oui, alors qu'est-ce que vous en pensez?

AK: Je crois que malheureusement le monde civilisé n'a pas réussi à changer les normes sociales, éthiques, humaines qu'on a voulu imposer à l'Afghanistan par le mouvement Taliban. Et là je veux être clair: Tout le monde qui a essayé de changer cela, musulman et non musulman, ils ont tous failli. On ne peut pas dire que c'est une faillite unilatérale d'un monde musulman ou d'un monde chrétien. C'est le monde civilisé comme je l'entends qui n'a pas réussi à changer cette situation. Aujourd'hui il faut se poser la question, mais qu'est-ce que l'on souhaite pour l'Afghanistan? Il faut voir cette situation de conflit, à quoi elle va porter? Et c'est là où je me suis engagé, et je m'engage tous les jours, pour essayer de contribuer à la visualisation d'un Afghanistan pacifié, pluraliste, moderne, stable et où la démographie originale, enfin, la démographie d'avant le conflit puisse se rétablir. Il y a quand même quatre millions de réfugiés qu'il faut rapatrier. Donc si vous voulez, le problème que je me pose c'est que cette situation militaire, elle est là. Mais le plus important c'est comment est-ce qu’on reconstruit l'Afghanistan? S’il fallait passer par cette tragédie, et que la population afghane se trouve dans la situation où elle est aujourd'hui, qu'est-ce qu’on peut souhaiter? Qu'est-ce qu’on peut prier pour cette population? Et c'est là où je crois que, si vous voulez, le Ummah peut arriver à un accord et doit contribuer à cette visualisation.

LBC: Donc vous êtes plutôt optimiste?

AK: Ah non!

LBC: Vous dites que c'est possible. Moi je crois que tout le problème c'est qu'on n'arrive pas à trouver ou à mettre en place un gouvernement à la place des Talibans. Je crois que c'est le problème des États-Unis, c'est le problème du Pakistan, d'Iran et de tout le monde.

AK: Écoutez, je crois qu'il faut voir au-delà. Je ne suis pas optimiste parce que je n'aime pas la guerre. Mais, nous y sommes. Je suis optimiste dans la visualisation de ce qui peut être mis en place en Afghanistan parce que je suis convaincu qu'on peut trouver un consensus de vision de la grande majorité des Afghans et des pays voisins. J'en suis profondément convaincu. Je pense en plus, que cette vision de consensus soit soutenue d'une manière vigoureuse, mais vigoureuse, pour la reconstruction de l'Afghanistan. Moralement il est intolérable que les Afghans continuent encore des décennies d'années à vivre comme cela, c'est pas possible!

LBC: "À vivre comme cela", c'est-à-dire sous le régime des Talibans?

AK: Non, en guerre civile! Depuis l'invasion russe, jusqu'à la situation de guerre interne, jusqu'à la position des Talibans. Vous pensez que les (gens dans) l'Afghanistan, ça fait des années qu'ils vivent dans des situations de conflit.

LBC: Oui, vous avez visité l'Alliance du Nord, il y a deux ans? Est-ce que c'était une position politique?

AK: Non, c'était une position géographique. [Petit rire] Je vais vous dire pourquoi: Parce que la zone du Tadjikistan au Nord est massivement ismailie. La zone juste au Sud, est massivement ismailie. Donc si vous prenez le Gorno-Badakshan qui est la zone Est du Tadjikistan et vous prenez le Badakshan afghan, c'est une ethnie commune, qui parle la même langue, grande majorité d'ismailis. Et il fallait trouver le moyen de stabiliser cette zone là qui était la zone à plus haut risque. Non pas uniquement de la guerre civile, mais du fait qu'ils vivent dans un environnement terriblement difficile. Six mois d'hiver, aucune économie importante, une agriculture complètement défaillante. En 1982, on était face à la famine au Tadjikistan. Et l'infrastructure nationale détruite. Pour nourrir les Tadjiks de l'Est il fallait emmener la nourriture par le Kirgystan, du Kirgystan par la route vers le Tadjikistan de l'Est. Parce qu’on ne pouvait même pas faire la communication à l'intérieur du pays. Bon. Ça c'était une situation qui était avant l'arrivée des Talibans. Les Talibans, c'est un phénomène assez récent finalement. Vous comprenez? Donc moi j'avais une politique, si vous voulez, régionale qui consistait à étudier le problème dans le Nord-Ouest du Pakistan, grande concentration ismailie, l'Est du Tadjikistan, le Nord-Est de l'Afghanistan. C'est toute une zone. Et c'est une zone qui est dominée par la montagne. Donc, même problème d'agriculture, même problème de survie, même problème d'insuffisance de capacité humaine, même phénomène d'isolation, donc, si vous voulez, les frontières là n'ont pas grand sens. C'est une entité. Bon, il s'est trouvé que depuis, évidemment quand les Talibans sont arrivés là, et qu'ils ont commencé à traiter tous les Shias comme s'ils étaient des hérétiques, tous les Shias ont réagi. Voilà!

LBC: Ils ont quitté donc.. Quelle est la situation des ismailis actuellement à Kaboul ou dans les régions sous le régime Taliban ?

AK: Eh bien! Comme tous les Shias, on s'est replié, replié, replié. Il s'est trouvé que deux provinces du Tadjikistan n'ont jamais été conquises par les Talibans, c'est le Panshir et le Badakshan. Voilà! Mais j'ai une grande population de réfugiés au Pakistan, j'ai des réfugiés en Iran, au Tadjikistan et donc si vous voulez, les ismailis d'Afghanistan font partie de communautés réfugiées mais ils ne sont pas tous partis. Il ne faut pas se tromper là-dessus.

LBC: Vous êtes d'accord avec le monde occidental et les États-Unis en particulier qu'il faut en finir avec les Talibans?

AK: Écoutez, il est difficile de voir une autre solution. C'est cela mon problème. Je ne vois pas d'autre solution. Et je ne crois pas qu'il y en ait, honnêtement. Et je vais vous dire pourquoi: On s'est penché sur cette question depuis assez longtemps maintenant. Tout le monde s'y est penché, pas que moi, la Ligue Arabe et d'autres, je ne les nomme pas tous, tout le monde s'y est penché là-dessus. Je crois que la question de fond c'est justement la question de l'avenir de l'Afghanistan. Il faut poser la question au monde musulman en lui disant "quelle est votre visualisation de l'avenir de l'Afghanistan que vous souhaitez". Et je pense que si on posait cette question au monde musulman, il dirait "nous voulons un pays diffèrent de celui qu'ont voulu imposer les Talibans". Voilà!

LBC: Oui, mais on n'a pas posé la question encore au monde musulman peut-être?

AK: Comment on le ferait?

LBC: Il y a plusieurs façons quand même?

AK; Je vous dirais, c'est aller vite, même jusqu’il y a six mois, j'ai posé la question. J'ai posé la question à beaucoup de Chefs d'État, chefs du gouvernement, du monde musulman, d'Asie Centrale, de l'Europe de l'Ouest. Et vous savez quelle était la réponse? Aucune! Il n'y avait pas de réponse.

LBC: Un point d'interrogation?

AK: Je n'ai pas entendu de qui que ce soit…

LBC: Même l'Iran?

AK: L'Iran, eux -mêmes ils avaient du mal à articuler leur philosophie sur une situation afghane qui changeait tout le temps. Bon, aujourd'hui c'est beaucoup plus facile.

LBC: Vous pensez que les États-Unis ont d'autres buts que le régime Taliban et Osama bin Laden, dans l'Asie Centrale, il y a une autre dimension de la guerre contre le terrorisme?

AK: Je souhaiterais que non. Et je crois qu'il y a consensus autour de cette vision de l'avenir de l'Afghanistan. Et ce consensus a été construit avec la Russie, les autres pays voisins de l'Afghanistan et je crois qu'aujourd'hui le débat c'est "Quel est le gouvernement qui va suivre", deuxièmement, c'est "quel est le programme de reconstruction". Et ma préoccupation c'est ce programme de reconstruction, parce que, et je l'ai dit dans l'interview du Monde, les heures comptent. On a des gens qui meurent de faim. Donc on n'a pas le droit de laisser dans le temps, de se dessiner sur l'horizon une image plus ou moins floue de l'avenir de l'Afghanistan. On n'a pas le droit de le faire.

LBC: Vous avez toujours des relations assez proches de la Maison Blanche parce que je sais que les Aga Khans depuis Kennedy ont été toujours très bien reçus à la Maison Blanche, est-ce que ça persiste avec le président Bush?

AK: Ça persiste dans le sens que j'ai fait mon éducation universitaire aux États-Unis, j'ai donc nécessairement été éduqué avec des personnes qui maintenant ont des rôles importants aux États-Unis mais ce n'est pas du tout un pays privilégié dans ma vie. Je dirais que l'Europe, dans l'avenir de la communauté ismailie, est tout aussi importante que les États-Unis, ou je dirais, l'Amérique du Nord. Pour différentes raisons: Je vous donne un exemple - le Canada - le Canada pour nous est un pays d'une très très grande importance. Pourquoi? Parce que le Canada a su construire dans une économie moderne, une société pluraliste. Eh bien voilà!.

LBC: Les États-Unis, non?

AK: Beaucoup moins.

LBC: Beaucoup moins?

AK: Beaucoup moins!

LBC: C'est-à-dire vous avez dû contacter le président Bush depuis le 11 septembre?

AK: Disons qu'il y a des contacts, je ne veux pas dire avec qui ou comment mais il y a des contacts avec tous les États qui sont concernés par l'Afghanistan puisqu'ils savent qu’il y a une communauté ismailie importante en Afghanistan, ils savent que nous avons un réseau d'organisations humanitaires en Afghanistan, ils savent que nous avons des réseaux de développement au Pakistan, au Tadjikistan, et donc nous sommes en mesure, j'espère, de contribuer d'une manière significative à la reconstruction de l'Afghanistan. Donc par la force des choses, nous sommes parmi ceux qui vont devoir contribuer et nous le souhaitons.

LBC: Donc s'il va y avoir, par exemple, un congrès ou une réflexion sur l'avenir de l'Afghanistan vous allez être apparemment reçu.

AK: Moi je commence par une autre façon: moi ce que je veux c'est d'abord entendre ce que les Afghans eux-mêmes disent, province par province. Je ne sais pas construire un programme, pour qui que ce soit, sans écouter d'abord. Et, vous imaginez que dans les provinces où il y a une production agricole qui va être détruite, il faut bien le dire - la drogue- et d'autres provinces qui sont dans la haute montagne ou des provinces qui sont dominées par une ville, le programme de reconstruction va être différent. Donc il faut avoir l'humilité intellectuelle pour aller entendre, écouter, que ces gens-là s'expriment dans chaque province. Et c'est de là que nous construirons, je crois, un programme commun. Et puis il faudra se diviser entre nous, tous ceux qui veulent travailler ensemble, pour dire "je m'occupe de telle et telle activité ou je prends des partenaires pour telle ou telle activité" et il faut reconstruire le pays.

LBC: Est-ce que vous êtes en contact actuellement avec l'ONU c'est-à-dire avec Lakhdar Brahimi qui est le délégué spécial pour la région, vous êtes en contact avec l'Alliance du Nord, avec le Roi…

AK; Écoutez, je vous réponds: franchement, je suis en contact avec tous ceux qui doivent être concernés par l'Afghanistan. Tous! Et cela depuis longtemps.

LBC: Vous êtes reçu dans le monde occidental comme chef suprême des ismailis ou comme prince?

AK: Oh, ça, je ne peux pas me mettre dans la tête des gens qui me reçoivent [petit rire].. Euh... Je ne sais pas comment répondre à cela. Non je crois que chaque pays réagit d'une manière différente, c'est la vie.

LBC: Votre Altesse, à la fin de cet entretien, si on veut résumer toute votre mission sur terre, comment pouvez-vous le dire en deux mots? Premièrement, est-ce que vous prêchez votre religion là où vous êtes? Ou vous n'avez pas de but précis concernant cette mission religieuse?

AK: Mais bien sûr!

LBC: Vous la prêchez…

AK: Bien sûr et avec d'autres. Pas seulement dans la communauté ismailie. Nous avons des discussions continues avec différentes religions, d'autres différentes personnalités politiques, académiques. Bien sûr. Parce que le problème de fond, c'est le problème de l'éthique dans la société moderne. Et ce problème de l'éthique dans la société moderne, ce n'est pas un problème musulman, c'est un problème du monde entier. Et c'est là où, je crois que, j'espère, que je pourrais contribuer à la réflexion sur cette question.

LBC: Et quel est votre projet principal de votre vie, à votre avis?

AK: Je dirais qu'il y en a plusieurs. Bon, évidement je souhaite que la communauté ismailie vive en paix et dans des conditions de qualité de vie acceptable. Je souhaite que les institutions se renouvellent. J'ai le plus grand respect pour le temps et je crois qu'il faut l'anticiper si on peut et construire en avance du temps, parce que sinon on est pris de court. Je souhaite qu'il y ait une base éthique, réelle, vécue, pas seulement discutée, mais vécue dans la société moderne. Parce que sans cela, que ce soit la société musulmane ou la société chrétienne, quelle qu'elle soit, je vois une société sans direction et ça me préoccupe. Donc voilà les questions que je me pose…

LBC: Merci Votre Altesse, je vous remercie.


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