Periode du 20/08 au 28/08- Pakistan, Hunza et Nagar-
Invitee de la famille de Hunza et Nagar
Il est heureux de me recevoir dans sa résidence d’été prés du terrain de polo et face aux montagnes « cathédrale » de Pasu. Retraité de la Air Force pakistanaise et fils du grand Nazim Khan qui régnait sur Hunza à l’époque d’Ella Maillart, il vit ici trois mois par an et préside les conseils locaux. C’est dans son jardin fleuri, autour d‘un dud-pati (thé au lait) poivré, qu’il me parle de ses gloires passées et de la grandeur perdue des années 30. Il se rappelle la fierté de son père d’avoir été cité dans News from Tartary, le livre de Peter Fleming , correspondant du Times. Premier pilote à avoir conduit Jinnah dans son nouveau pays en 1947, il a aussi fait partie de la première expédition à avoir gravi le Rakaposhi en 1958. Pris dans une avalanche il s’en est sorti miraculeusement. Il a fait les guerres du Cachemire en 1948, 1965, 1971. Il tient un journal depuis 1942 qu’il va publier.
Aujourd’hui il marche deux heures par jour pour s’entretenir physiquement, lit énormément, apprécie le bon vin, aime les arbres, les hommes et les enfants, il ne peut être que bon ! Il a passé toutes ses vacances d’enfance ici, à jouer au cricket sur le terrain de polo et à l’âge de huit ans s’est promis de finir ses jours à Gulmit. En 1960, il invite l’actuel Agha Khan et lui demande d’aider son peuple illettré. L’Agha Khan l’écoute et est à l’origine de nombreux projets de développement dans cette région. Il a notamment contribué à l’amélioration de la production agricole et à l’implantation d’écoles et d’hôpitaux. Shah Khan est fier de m’apprendre que les jeunes filles Hunza se voient proposer aujourd’hui, au même titre que les garcons, une éducation digne de ce nom. Je suis en effet agréablement surprise de dialoguer en anglais dans la rue avec des enfants de 5 ans!!! Selon un décret toujours en vigueur les filles sont prioritaires lorsque les parents de deux enfants de sexe différent ne peuvent en envoyer qu’un seul à école: on considère que le garcon se débrouillera toujours plus facilement. Les Hunza, illttrés à 98% en 1974, présentent aujourd’hui le plus fort taux de scolarisation et d’égalité fille/garcon de tout le sous continent. Le développement de la région Hunza géré par la fondation Agha Khan semble être un rare exemple de réussite. On ne compte plus les ingénieurs, informaticiens…cependant, aucun village ne semble s’être détourné de ses productions vivrières (abricot, blé, orge, fromages) Le colonel m’explique qu’en théorie, le titre de Mir n’est plus qu’honorifique, mais il garde en tant que représentant de Hunza un pouvoir considérable: “nous gouvernons la vallée comme nous l’avons toujours fait et l’Etat ne se mêle guère de nos affaires.” Il conserve notamment la suprématie de la justice avec l’aide du conseil des anciens.
Mais les délits sont rarissimes et la criminalité inexistante ; et seulement six policiers suffisent à veiller sur la sécurité des 50 000 habitants de la vallée. Cette étonnante paix sociale résulte d’un système d’assitance trés avancé profondément inscrit dans la tradition ismaélienne.
Chaque citoyen contribue volontairement, selon ses moyens, aux œuvres sociales de l’Aga Khan. Shah Khan me promène dans son village et me fait visiter le musée, la fabrique de tapis, la mosquée, lemoulin, l’école, l’hôpital et son logde prés de la rivière au milieu d’un verger, sa salle à manger ornée de tête de bouquetins empaillées, mais aussi, situé au cœur de chaque village, le terrain de polo, “jeu national de ces montagnards à tête de brigand qui brandissent des maillets primitifs, c’est une sauvage bagarre qu’aucun arbitre ne réglemente », Il m’offre un bracelet en argent serti de Lapis Lazulli pour me protéger du mauvais oeil. Son bracelet ne m’aura pas suffi. Ce peuple fier de s’afficher ismaélien, est pétri de croyances ancestrales dont personne ne connaît bien l’origine, pas plus que celle des Hunza eux-mêmes. Pas un village ou je n’ai été confrontée à ce genre de superstitions communément partagées.
Outre le mauvais œil, les Hunza croient aussi en la magie noire qui se transmet dans le thé, les oeufs, le pain… Dans un petit village je rencontre une femme agée qui me fait compliments de mes yeux. Le lendemain matin je me réveille avec la paupière gauche complétement enflée. L’altitude ? Un insecte ? Une conjonctivite ? Furieux, Karim comprend, cette femme m’a jeté le mauvais œil !!! Selon la tradition locale, j’aurais dû, après son compliment, ramasser la trace de son pas dans le sol et me le passer sept fois autour du corps ou bien elle aurait dû me souffler dans l’oreille droite « Machala, Machala, Machala » (« que Dieu te protége »). Il rattrappe le coup et me répète trois fois dans l’oreille ce mot magique. Dès le lendemain, mon oeil retrouve sa forme initiale… je vais finir par devenir superstiteuse… Je quitte Shah Khan et reprends la route de Karimabad, anciennement Baltit, capitale de l’ancien royaume de Hunza rebaptisé ainsi pour honorer le prénom de l’Aga Khan.
De l’autre côté de la KKH on trouve les ruines de l’ancienne route de la soie que le gouvernement a l’intention de restaurer. C’est cette route qu’Ella et Peter ont emprunté « Le sentier de Gilgit est des plus accidenté: il traverse heureusement la rivière sur les ponts gaulois, mais le reste du temps il grimpe en tire bouchon dans des cheminées verticales, ou bien encore comme un balcon, il s’accroche aux parois de roche, ou encore il dégringole dans les éboulis pour gagner l’une des rares grèves au bord du cours d’eau. » Karimabad, fief des Ismaéliens, idéalement situé dans un écrin de sommets dépassant 7000 mètres, regorge d’hôtels, restaurants et boutiques de souvenirs. Autrefois, deux royaumes indépendants co-existaient dans cette vallée. Hunza et Nagar, situés sur les berges opposés de la rivière Hunza étaient rivaux. Mais la grosse bourgade, où résidait la famille du Mir de Hunza était protégée par les deux forts de Altit et Baltit (14 ème siècle) dont l’un est aujourd’hui bancal et dangereux alors que l’autre a été récemment remarquablement rénové par l’association culturelle de l’Aga Khan. D’architecture tibétaine, il est une vraie réplique du Potala de Lhassa. Il faut gravir ces deux citadelles escarpées pour mesurer l’étendue du village et son dédale de ruelles.
Belvédère idéal pour une vue imprenable sur la vallée, rien n‘a changé. “Au milieu de la verdure où se cache Baltit à 2440 mètres (…) s’élève le burg blanc des Mirs des Hunzas lui même dominé, écrasé par des montagnes à pic. La terrasse du donjon domine la vallée, et de là haut la masse du Rakaposhi est grandiose.(…) Sur le mur d’une chambre je vois la généalogie de l’Agha Khan, descendant d’Ali, chef quasi divin de la secte des Ismaéliens à laquelle le Mir appartient.” A Altit, le fort s’est « éventré » il y a six mois. Cerclé par des barres de fer, ils l’ont sauvé à temps mais il est fermé pour restauration. Par chance, nous rencontrons Waheed Murad, l’architecte des travaux qui nous fait exceptionnellement une visite. Les forts de montagne sont souvent des nids d’aigle mais celui-ci est hallucinant, véritable défi à l’équilibre ! La falaise est un coup de sabre de 300 mètres à l’absolue verticale que les murs du fort prolongent fièrement sans aucun décrochement. Waheed Murad, chef des travaux, nous a été présenté par Ejaz, personnage étonnant. Considéré comme appartenant à une branche noble de la tribu Hunza, le nom de sa famille, descendante de Thara Humayun Baig, trahit une origine d’un peuple turc d’Asie centrale, totalement exogène des Hunza. Mystère de ces axes de communication ; mystère d’une famille royale d’origine persane mais certitude que les Hunza ont une capacité étonnante d’absorption. Accepté par la population, le grand père de Ejaz est surnommé « Dadou » qui veut dire grand père et devient le nouveau patronyme de l’immigrant. En souvenir de notre rencontre Ejas m’offre une bague en argent montée d’une émeraude. Elle a, selon lui, le pouvoir de diffuser beaucoup d’énergie et de me protéger du danger. Toujours cette magie qui remonte du fond des âges, présente dans toutes les conversations…
Décidément avec tous ces bijoux aux pouvoirs mirifiques, je vais finir par devenir immortelle! A Altit, je suis invitée au mariage de Zakir, 19 ans, ami de Karim. A l’occasion des fêtes traditionnelles, les femmes doivent cuire des centaines de pains et les hommes égorgent les chèvres car le mariage dure cinq jours. Le premier jour est réservé aux réjouissances de tous les villageois et le deuxième à la cérémonie religieuse ; le Mouki et les deux époux disent « Nika », la prière de l’union, et l’homme conduit pour la première fois femme et invités dans la maison paternelle. Le père de la mariée apporte le trousseau. Une nouvelle vie commence pour la jeune fille, celle d’une épouse accomplie. Les troisième et quatrième jours sont consacrés à toute une série d’échanges et de politesses entre les deux familles. Le mariage n’est consommé qu’au cinquième jour. Les époux ne se sont pas choisi, et la tristesse qu’il est de bon ton d’afficher n’est pas feinte, elle cache peut-être même la vraie peur de devoir découvrir l’autre dans quelques heures…
Je suis invitée au diner du deuxième jour, scènes fortes d’un tableau de Bruegel, grandes tablées, nous buvons de l’Arak, alcool de mûres blanches, dinons de paratas (galettes au beurre), poulet au curry, mouton, soupe d’abricot, Charbat: (purée de froment) dont on se sert en trempant son index dans la marmitte commune et qu’on balance d’un geste preste dans le fond du gosier. En dessert: melon et mangue. Mon voisin plein d’Arak ne tient plus debout, s’agrippe aux rideaux et se les prend sur la tête ! Une fois le diner terminé, la fête peut commencer : le village entier se regroupe autour des berichos (musiciens). Les hommes s’accroupissent formant un vaste carré. Face aux artistes, les mariés et les notables. Derrière, les enfants. Les femmes restent debout, à proximité mais à l’écart, colorées, vives, joyeuses et riantes. La musique commence. Trois par trois ou quatre par quatre, les hommes entament des pas de danse, sautent sur place, tournent sur eux-mêmes. Les bras font des moulinets cadencés et appelent les esprits en claquant des doigts sur une musique nasillarde et puissante de haut-bois appelés « suraneï » qui rappellent étrangement les bombardes bretonnes.
Après un saut au glacier de Bualtar à Upar dans la vallée de Nagar, nous marchons jusqu’aux lames immaculées du glacier du Rakaposhi (7788m), et atteignons le premier camp de base de ce haut sommet. Tous les villages de la rive droite sont dans l’ex-Etat de Hunza, shiites ismaéliens, tous les villages de la rive gauche sont dans le Nagar, shiites ishnasheri ( duodécimains) à l’exception de Chalt, résidence d’hiver du Mir de Nagar. « L’autre versant de la vallée dépend du Mir de Nagar, qui règne sur 15000 montagnards et qui fut pendant longtemps le rival acharné du Hunza.
On dit que les Nagar, austères musulmans chiites, sont tristes et sombres de caractère, car ils vivent tout l’hiver dans l’ombre de leurs montagnes. La rivalité de ces princes, qui eût inspiré Shakespeare, est sur le point de disparaître, car les deux familles régnantes viennent de s’unir doublement ». A Chalt, je suis reçue par les autres descendants des deux familles royales dans leur charmante et douillette demeurre de roitelets locaux. Riches, à l’époque d’Ella Maillart ils avaient le privilège de circuler à dos de yaks et de communiquer par signaux de fumée. Je rencontre la géniale Kaki Nani, fille de Nazim Mir de Hunza et sœur de Shah Khan. Elle a eu une vie de princesse jusqu’à la Partition. Coquette aux manières de jeune fille gâtée elle regrette l’époque de ses servantes. Elle me montre de vieilles photo noir et blanc jaunies de 1935, date à laquelle son père recevait en grande pompe ses deux invités d’honneur : Ella et Peter. Tout le monde la surnomme Kaki Nani mais je demande à Karim Johar, son petit fils, qu’elle est son vrai nom, il réalise qu’il ne l’a jamais su, il lui demande, elle s’offense, refuse de lui donner car c’est un secret ! A plus de 80 ans, elle est fière d’être arrière arrière grand-mère. Une connivence s’établit, elle accepte pour la première fois en 20 ans que je la prenne en photo.
A la fin du XIX siècle, ce village constituait pour les Britanniques un important avant-poste du territoire de Gilgit. La garnison permanente qui y stationnait servait de renfort aux forces expéditionnaires qui se rendaient chez les mirs de Hunza et de Nagar afin d’obtenir leur allégeance pour contrer l’avancée russe. La petite fille du roi de Nagar me montre les Sherbasha fiérement posés dans le salon. Il s’agit des canons que ses ancêtres ont utilisés pour se protéger de l’armée anglaise. Comme sa grand mère qu’Ella avait rencontré, elle “ a un visage allongé, avec le grand nez qui caractérise sa famille. Timide, elle s’enroule dans son voile lorsque je lui parle. Elle est charmante, drapée dans une robe de panne grise, trés belle, son maintien noble est plein d’aisance.” Je pars pour Gilgit. A bientôt Amandine